25/06/2017

Raôul : explication de texte



Et donc, sous peu débutera la précommande participative de la seconde édition de Raôul sur la plateforme Game On. Cette campagne ne durera qu'une semaine. Ça va bientôt faire 15 ans que j'y pense, au retour de ce jeu.

L'éditeur ayant fait son travail en laissant fuiter quelques infos à propos du jeu afin de faire gentiment monter la sauce et assurer le succès de ce financement, je suis tombé sur quelques commentaires de rôlistes, pour leur grande majorité heureux de voir Raôul revenir. Mais comme un certain Manu Larcenet a dit autrefois : dans le web 2.0, c'est quand même le zéro qui prend le dessus. Aussi, j'ai vu passer des commentaires désobligeants ou attentatoires qui me navrent. J'ai pour habitude de ne pas commenter les critiques que les gens font de mes oeuvres, car c'est contre-productif et déplacé, mais comme ces remarques sont publiées sans que les gens aient lu cette édition de Raôul, je vais déroger à ma règle en me justifiant sur certains points.

Qui ça peut bien faire rêver, d'incarner un beauf ?

Eh ben, surprise, mais moi le premier, ça ne me fait pas rêver. Parce que oui, ça n'envoie pas du rêve que d'incarner un français moyen qui fréquente le campigne. On ne sent pas l'appel de l'Aventure, quoi. Alors, pourquoi faire une proposition ludique si peu sexy ? Parce que je pars du principe qu'un des chouettes aspects du jeu de rôles, c'est l'empathie de proximité qu'on développe pour son personnage. On crée un alter ego qui n'a parfois pas grand chose à voir avec nous, et à force de se glisser dans sa peau, on finit par devenir intime avec lui, à le comprendre de l'intérieur. Au bout de quelques heures de jeu, ce n'est plus juste Kardak le Barbare, c'est Kardak qui a dû tourner le dos à son clan car il a été forcé de trahir une promesse de sang par amour et qui essaye de trouver une place dans un univers bien plus vaste qu'il n'est en mesure de l’appréhender. En marchant dans les chaussures de Kardak (qui est sans doute pieds-nus, mais je ne vais pas laisser ce genre de détail me niquer mon allégorie), on l'humanise. On y croit. C'est pas de l'anthropologie non plus, mais on fait des choix cornéliens en adoptant le point de vue de Kardak, et paf, on comprend mieux la réalité des barbares.

Bon, vous allez me trouver neuneu, mais je crois que c'est la même chose avec un beauf. On déconne, on se dit "Ah ouais, tiens, je vais incarner Jean-Mimi qui ne vit que pour sa collection de professions de foi Les Républicains" et on se prend au jeu. Et par la magie du JdR, on partage les joies et les peines de son personnage. Il se densifie et devient presque concret. L'empathie entre en jeu et l'on se met à avoir de l'attachement pour ce bonhomme qui n'existe pas vraiment. On comprend pourquoi il gère mal le fait que sa fille ne lui parle plus. Et à une période politico-sociale où l'on stigmatise facilement l'autre, je trouve intéressant de se rapprocher même virtuellement de gens que l'on a tendance à snober. On construit des ponts. On se trouve plus de points communs que de différences.

Oh, c'est pas le but du jeu, hein, on est surtout là pour déconner, mais l'air de rien, Raôul permet aussi ça. Alors, j'entends bien : certains joueurs font du JdR uniquement pour s'évader. La proximité psychologique, ça ne leur parle pas. Je respecte ça. Et dans leur cas, effectivement, Raôul, c'est pas leur tasse de thé. C'est pas bien grave. J'ai déjà connu ça avec Wastburg, où l'idée d'incarner un gardoche pas héroïque pour deux sous faisant déjà grincer des dents certains joueurs. Tiens, d'ailleurs, au passage, vous le voyez, le lien de parenté entre Wastburg et Raôul ? Une certaine idée de la petitesse ?

Du mépris de classe

J'ai lu que les frères Larcenet chiaient sur les pauvres. Je ne connais pas Manu personnellement, mais j'imagine mal qu'on puisse écrire Le Combat ordinaire tout en déféquant sur des gens peu fortunés. Mais je manque peut-être d'imagination. Quand à Patrice, maintenant que vous le dites, c'est vrai qu'ils aime à faire peur aux RMistes en faisant mine de les écraser au volant de son Hummer. Car ce sont des mecs pétés de thunes, on s'entend. Ils sont nés tous les deux avec une cuillère en argent dans la bouche (j'espère juste que c'était pas la même, sinon merci les microbes) et se gaussent dès qu'ils peuvent des petites gens.

Plus sérieusement, Raôul ne propose pas d'incarner un pauvre mais un beauf. Le différence est de taille. Et jusqu'à preuve du contraire, les beaufs ne forment pas une classe sociale. Y'en a de toutes les tailles et de toutes les formes. On peut être CSP+ et être beauf. Pour rendre ça plus jouable, Raôul donne une unité de lieu avec le campigne, mais une des variantes du jeu proposait de jouer un VRP. Est-ce que certains vont prendre le prétexte de Raôul pour vomir leur haine du pauvre ? J'en ai bien peur. Il y a des gens qui demandent le plus sérieusement du monde le statut des juifs dans Berlin 18, que voulez-vous. Mais Raôul n'essaye de pas stigmatiser les gens. Oui, on peut y jouer un chômeur professionnel (c'est dans les règles) mais c'est une thématique comme les autres.

Maintenant, pourquoi je me permets de critiquer et de parodier des gens qui ne m'ont rien fait ? Pour une raison toute simple : j'en suis. Je suis issu de ce monde. Je ne me fout pas de la gueule des autres, je me moque de moi-même (même si, techniquement, je ne suis plus vraiment un français moyen mais un québécois moyen. Ou un canadien moyen. Ou un canadien francophone moyen. Ou un... C'est compliqué). Dans la vie de tous les jours, je suis secrétaire de la principale d'une école. On me désigne comme adjoint pour flatter mon ego, mais la vérité vraie, c'est que je suis un secrétaire qui a décroché son BTS et un emprunt sur 30 ans, rien de plus. Alors je ne pète pas plus haut que mon cul car je suis bien représentatif de la moyenne de la masse. Je ne rigole pas d'eux, je rigole avec eux.

La meilleure manière d'en parler, c'est peut-être de vous copier/coller l'avant-propos du jeu. De la sorte, vous verrez d’où je pars et où je veux en venir.

Je suis un fils de Raôul à bien des égards. Mon père biologique était routier, et ma mère a bossé dans un bar, puis à la chaîne dans une usine à chaussures, puis est devenue femme de ménage chez un sous-préfet pour finir comme cuisinière dans une maison de retraite. En été, les fins de semaine, on mangeait des sandwichs au pâté assis sur la glacière qui contenait des canettes de Panach’ tandis que mon beau-père (un facteur réunionnais) m’apprenait à pêcher dans les eaux remplies d’algues d’un canal artificiel. J'ai vu tant de choses que vous, humains, ne pourriez pas croire : Nicolas Peyrac chantant en playback lors d’une kermesse organisée par les PTT. Des bals des pompiers au cours desquels on guinchait sur Calicoba de Gold. Du tir au pigeon où les chasseurs à la trogne bouffie descendaient autant de pigeons d’argile que de verres de blanc limé. Et j’ai écouté la discographie complète d’André Verchuren. J’ai parcouru les allées de la foire de Beaucroissant. J’accompagnais mes parents dans des concours de belote endiablés qui se tenaient dans des salles des fêtes enfumées à la Gitane maïs. Je portais fièrement une casquette Crédit agricole et un sac banane autour de la taille lors des tournois de pétanque. Le jour où l’on a quitté notre HLM pour aller vivre dans un lotissement à côté du cimetière, le déménagement s’est fait en tracteur, avec tous les meubles placés dans une benne à maïs. Un vrai fils de Raôul, je vous dis.



Et puis à un moment, il y a eu le jeu de rôle. Allez savoir pourquoi, j’avais besoin d’évasion.

Raôul est sorti en 1994. Je ne vous raconte pas la claque que ça a été pour moi de découvrir ce jeu à la Maison de la Presse de la Grande Rue de Belley, juste à côté des magazines porno et du Chasseur français. Non seulement le jeu de rôles se démocratisait à mort, mais en plus il se moquait ouvertement de mon milieu d’origine. Je l’ai lu, j’ai dévoré chaque dessin de Manu Larcenet, j’ai rigolé comme un bossu, mais je n’ai pas joué avec : ça me rappelait trop la maison. C’est toutefois un jeu qui m’a poursuivi tout du long de ma carrière de rôliste. Assez pour qu’un jour, j’ai assez de recul sur mon éducation pour enfin maîtriser une partie au club de JdR de l’université de Chambéry. On a mangé des rillettes, un joueur a apporté sa collection de 45 tours (dont le Big Bisous de Carlos) et nous avons joué dans une ambiance où les Deschiens rencontrent les Bidochons tout en écoutant les VRP. Nous avons alors tant ri que le soir même, j’ai écrit un long compte rendu sur le forum de notre club. Et dans les jours qui ont suivi, un gars s’inscrivait sur notre forum (que je pensais privé) et se prétendait touché qu’on fasse encore jouer à son jeu. C’était un certain Patrice Larcenet.

Dès lors s’est développée entre nous une de ces étranges amitiés virtuelles. Car croyez-le, je n’ai rencontré physiquement Patrice qu’une fois dans ma vie, et il chantait alors “I’m breaking the hobbit…” en choeur avec Julien Blondel à Marseille, sauf que je m’égare (St-Charles, évidemment, puisque c’est Marseille), mais sans son soutien distant et pourtant constant, je n’aurais jamais écrit Wastburg.

Bref, Raôul, c’est important pour moi. L’IntégRaôul est ma manière de lui témoigner toute la joie qu’il m’a apportée. Il ne se doute pas à quel point il a donné à des zouaves comme nous l’envie d’écrire des conneries comme lui. Ça fait pourtant des années que je tanne Patrice pour rééditer Raôul. Et lui, ne voulant pas céder à la facilité, répondait toujours non. On a fêté les vingt ans de son jeu en 2014, il aurait pu faire du pognon facile en le ressortant tel quel, mais non. C’est tout simplement un gars bien, le Patrice.
Alors, attention, je ne dis pas que mon historique personnel dédouane le jeu de tous défauts. Oui, j'en conviens aisément, par certains aspects, Raôul est outrancier. On rit jaune à certains moments. Tout comme Charlie Hebdo franchit parfois la ligne jaune. Ce n'est pas une science exacte, la rigolade. Ce qui me fait marrer dépend de qui le dit, à quel moment, dans quelles circonstances. Je ne contrôle pas les choses qui vous concerne. Si vous pensez qu'il est impossible de se moquer gentiment du vuglum pecus, alors Raôul n'est pas fait pour vous. Par contre, je trouverais particulièrement dommage qu'un jeu qui permet d'incarner quelqu'un qui pense qu'on vit dans le règne du politiquement correct soit lui-même un jeu aseptisé. 

Pourquoi y'a plus les illustrations de Manu Larcenet ?

Quand Raôul est sorti, personne ou presque ne connaissait Manu Larcenet. Puis il est devenu populaire par la suite, on a eu la fierté de dire "Mouais, non, mais c'est un vendu, maintenant, moi je préférais sa période chez les Rêveurs de Rune". Et vous allez me trouver bizarre, mais profiter de sa notoriété actuelle pour faire mousser les ventes du jeu, je trouverais ça opportuniste. Oui, évidemment que je veux que le jeu se vende bien et, oui, je suis attaché à l'identité visuelle initiale de Raôul, mais je pense qu'à un certain point, Manu Larcenet aurait involontairement phagocyté le projet. Vous auriez plus volontiers payé pour ses illustrations que pour l'univers de Patrice. Or je suis un gars pour qui les mots ont de l'importance. Oui, Raôul doit beaucoup au talent de Manu Larcenet. Mais il faut savoir couper le cordon. Je ne suis même pas persuadé que Manu Larcenet soit au courant de cette nouvelle édition.

C'est donc pourquoi nous avons fait appel à des illustrateurs qui n'ont pas encore leur rond de serviette au festival d’Angoulême. En particulier Monsieur le Chien car son oeuvre est de base très compatible avec la matière raôulesque. Ça fait des années que je suis un lecteur de son blog poujado-lecanuetiste. Idéalement, quand quelqu'un sortira Raôul 3.0, je souhaite que les futurs souscripteurs regrettent l'absence des illustrations de Monsieur le Chien, qui sera alors trop occupé à dessiner des story boards pour le tout Hollywood.

Trop bien, on va pouvoir jouer déchirés

Ce n'est pas la première fois que je lis ça : sous le prétexte d'incarner un beauf (et de s'habiller comme lui, et de sonoriser la partie en écoutant Bide et Musique) certains joueurs aiment à s'imbiber à gogo pour jouer. Genre c'est un jeu apéro, alors c'est normal d'être torché. Et ça m'horripile. Je suis bien évidemment mal placé pour vous dire que je ne veux pas faire de Raôul un jeu aseptisé puis vous enjoindre ensuite à adopter à un comportement moralement respectable. Pour moi, jouer bourré, c'est pas s'amuser à être beauf, c'est l'être. Évidemment, il n'y a pas de police du bon goût qui va débouler chez vous pour vous faire siffler dans le ballon pendant la partie. Vous jouez entre adultes consentants, vous faites bien comme vous voulez. Après tout, en achetant le jeu, vous vous l'appropriez. Et j'ai perdu le contrôle dessus en le publiant. Par contre, si vous pouviez éviter d'être fiers de vous saouler pour jouer à mon jeu, ça serait très apprécié.  Parce que moi, ce que j'entends, c'est "Non, mais Cédric, il est sympa. Par contre, pour coucher avec lui, j'ai besoin de pochetronner." Et c'est pas un compliment, quoi.

On ne peut pas y jouer en campagne

Sans doute. Encore que. Et pourquoi pas, j'ai envie de dire. Quand bien même. Des jeux avec des livres de base de 256 pages sur lesquelles vous vous enthousiasmez et avec lesquels pourtant, vous ne jouez pas, vous en avez tout le tour du ventre. Perso, j'en ai une bibliothèque Billy pleine à craquer et plusieurs Go de PDF. Là, on vend plus de 100 pages humoristiques pour 25 euros. Y'a même un écran, pour ce prix-là. En plus des règles, il y a un scénario clé en main. Des tas d'amorces de scénarios. Des tables aléatoires. La description complète du campigne. Sérieux, y'a du gras autour de l'os. On peut aimer ou pas le bouquin, mais on ne se moque pas du client, niveau contenu.

En vérité, les textes de Patrice et mes ajouts ont été rédigés pour être marrant à lire. Même si vous ne passez jamais à l'acte suite à votre lecture, vous devriez passer un bon moment à nous lire. Je dis pas que vous allez vous tapez le cul par terre à chaque page, mais il y a de quoi vous dérider. Prenez-le comme une lecture d'été. Moi, en juillet, j'aime bien lire un Dan Brown. Ça me détend. C'est mal branlé, écrit avec les pieds et je peste souvent en cours de route, n'empêche ça me fait du bien. Là, je vous propose une lecture rigolote pour glander à la plage. Que vous jouiez avec, c'est secondaire. S'il ne fallait acheter que des livres avec lesquels on va assurément jouer, le milieu serait bien famélique. Je ne vends pas du temps de jeu, moi. Si vous cherchez un bon ratio heures de jeu/pages imprimées, alors comptez pas trop sur moi. Évidemment que vous n'allez pas tout utiliser, dans ce bouquin. Ça serait impressionnant, si une table faisait tout jouer. Mais ça ne serait pas plus con que bien des campagnes de ma connaissance.

Bref, disez du mal, peu me chaut. Mais n'allez pas déblatérez des conneries. Sérieux, j'ai lu le message d'un expert auto-proclamé qui assurait qu'à la base, Raôul avait été distribué gratuitement dans Charly Hebdo (sic). Un autre attestait que c'était un jeu gratos et que c'était honteux de faire payer pour du contenu autrefois gratuit. On peut trouver plein de défauts à Raôul (et croyez-moi, en temps que co-auteur, je ne vois que ça, les défauts patents) mais pour donner son avis, il faut lire le jeu. Pas se contenter des souvenirs déformés par 23 années de légende urbaine rôlistique. Une fois l'objet du délit lu, il me fera plaisir que vous me défonciez parce que je suis profondément bretonophobe, promis.

Sur ce, Kenavo, les bouseux.

6 commentaires:

  1. Ca fait caca publiquement sur One% et c'est auteur pour Raoul. Ok...

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    1. Ah mais j'avais rien contre les mots de One%, ce sont ses illustrations sexistes qui me hérissaient le poil.

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  2. Très chouette billet, en tout cas.
    Perso, je fais partie de ceux qui n'avaient pas eu l'occasion de lire le jeu à l'époque de sa sortie mais je pense clairement me pencher sur ce HS Casus. (chouette idée que ce format, d'ailleurs)

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  3. pas ma came, je laisse ça à d'autres, j'ai plein d'autres trucs à jouer. La seule nuance dans tout ce truc est que j'ai cru lire que BBE faisait la nouvelle édition du jeu, alors qu'en fait, c'est Casus qui la fait. Petite subtilité, il est vrai, mais l'investissement n'est pas le même et du coup, c'est étrange de faire un CF, pardon, une précommande, pour un mag Hors série.

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  4. J'adore "Monsieur le Chien" ! Il me fait presque mourir de rire à chaque fois...

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  5. Je confirme avoir joué à Raoul en étant trop saoul, ça a fini en C'est arrivé près de chez vous RPG. Merci pour cette nouvelle édition !

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